La fin de la démocratie représentative

Le 17 décembre 2010, un marchand tunisien, Mohamed Ghannouchi, s’est immolé par le feu afin d’exprimer son désespoir face à la dictature et la corruption qui sévissaient son pays. Cet acte a mené à la chute de quatre régimes, deux gouvernements et de nombreuses réformes.

Le 17 septembre 2011, un petit groupe de manifestants a érigé un camp dans le parc Zuccotti à New York afin de souligner leur opposition à la croissance de l’inégalité sociale et économique qu’ils percevaient comme un fléau attribuable au pouvoir démesuré des entreprises multinationales et des institutions financières. Leur cause s’est transformée en un mouvement qui, à son apogée,  comptait 951 manifestations à travers 82 pays.

Le 13 février 2012, 500 membres de l’Association des chercheuses et chercheurs étudiants en sociologie et du Mouvement des étudiants et étudiantes en service social de l’Université Laval, affiliés à la CLASSE, initient une grève générale illimitée dans les cégeps et universités du Québec. Ils revendiquaient le retrait de la hausse des frais de scolarité prévue dans le budget du Parti libéral du Québec. Le 22 mars 2012, plus de 200 000 étudiants ont participé à une manifestation dans les rues de Montréal. Plus de 300 000 étudiants à travers le Québec ont participé à la grève qui s’est poursuivie jusqu’au 7 septembre 2012 avec la défaite du Parti libéral et l’élection d’un gouvernement minoritaire péquiste.

Turbulence…

revolution tools

Nous remarquons, depuis quelques années, une montée des manifestations populaires. Ce phénomène n’est pas une anomalie temporaire. Le printemps arabe, le mouvement « Occupy » et la grève étudiante québécoise de 2012, bien qu’ils aient eu des éléments déclencheurs différents, ont tous été catalysés par les réseaux sociaux tels que Facebook et Twitter.

Ce sont les réseaux sociaux qui ont permis l’organisation et le maintien de ces mouvements en leur fournissant les outils de communications et de diffusion nécessaires. Sous la protection de l’anonymat relatif accordé par la structure décentralisée du web, les internautes peuvent librement exprimer leur mécontentement face aux politiques de leur gouvernement et s’associer en groupes ad hoc pour les combattre publiquement avec la force du nombre.

Le web social est un outil qui, selon moi, bouleversera les systèmes politiques désuets qui datent de l’époque coloniale. Les réseaux sociaux offrent des points de rassemblement sécuritaires pour le libre échange d’idées et permettent l’incubation des mouvements révolutionnaires. Notre démocratie représentative canadienne sera méconnaissable d’ici 20 ans. Certaines grandes avancées technologiques en seront responsables.

Vers où se dirige la technologie?

Nous sommes présentement à l’ère de la connectivité mobile. Les internautes peuvent avoir accès à la toile n’importe où, n’importe quand, à travers les cellulaires, tablettes et phablettes. Certains, à la fine pointe des technologies émergentes, sont même équipés d’appareils oculaires (Google Glass) qui permettent de brouiller la ligne entre le web et la réalité. Une des prochaines grandes révolutions technologiques la fera disparaître complètement.

Nous assisterons bientôt à une lutte acharnée contre les limitations de l’interface.

Interface : Limite commune à deux systèmes, permettant des échanges entre ceux-ci.Larousse.fr

À l’heure actuelle, mes interactions sur le web sont encore limitées par son architecture. Je suis obligé d’interagir principalement de manière textuelle. La vitesse et la fluidité de mon interaction sont donc limitées par ma maîtrise de mon clavier et ma compréhension du langage des moteurs de recherches.

Le web est « recherche – résultats ». Le web est désorganisé. Le web nous force à travailler pour trouver les réponses à nos questions.

Le web est bête.

Mais cela va bientôt changer avec le Web 3.0

Web Sémantique
(dans 1 à 5 ans)

web_phases

Le passage au Web 3.0, dit web sémantique, fera évoluer notre manière d’interagir avec les données contenues sur le web. HTML permet seulement de décrire des documents et les liens entre ces derniers. Le langage du web sémantique permettra de décrire des éléments arbitraires tels que les personnes, les objets, les dates et les liens qui les associent.

La page web est un objet immuable qui ne s’adapte pas à nos besoins ou à nos intérêts, donc la page web sera bientôt une antiquité informatique. Les pages web continueront à exister, mais leur contenu sera converti en données descriptives stockées dans des bases de données accessibles sur le Web. Cette évolution du web, dont l’ancêtre est l’étiquetage et la folksonomie, permettra aux internautes de personnaliser la présentation de contenus. Nous passerons du web « recherche-résultats » au web « question-réponse ». Une recherche du type « vol + Montréal-Paris + prix bas» deviendra « Quel est le vol le moins cher pour Paris? » Les données « date » et « aéroport de départ » seront automatiquement incluses dans la recherche en fonction de l’origine géographique de la requête. La réponse sera claire et définitive (Le vol le moins cher de Montréal vers Paris est le vol *# de vol* partant à *heure de départ* le *date* à *prix*). La présentation de la réponse pourra se faire sous forme textuelle, audio ou même graphique. Le web sémantique permettra l’assemblage intelligent des données et la démocratisation de l’information.

Google tente déjà d’offrir une approximation du web intelligent analysant les comportements des internautes afin de déceler les liens sémantiques entre les pages web. Ils permettent aussi de poser des questions qu’ils décortiquent en requêtes au moyen d’algorithmes. Toutefois, le langage de base du web devra changer afin d’inclure le contenu sémantique dès la création d’une donnée. Je ne m’aventurerai pas à prédire le langage qui sera utilisé, mais plusieurs options existent déjà (RDF, OWL, XML, etc.). Le World Wide Web Consortium (W3C) a un choix à faire qui déterminera les paramètres de l’écosystème informationnel.

La fin de l’interface
(dans 5 à 10 ans)

Lorsque notre fureteur pourra trouver directement les réponses à nos questions, nous n’aurons alors plus à interagir tactilement au moyen d’une interface pour les poser. La relation entre l’humain et l’ordinateur passera de l’interaction à l’intégration, une fusion symbiotique permanente.

Cela peut paraître effrayant, mais il y a vingt ans, nous aurions été effrayés par le concept du partage permanent de nos informations personnelles sur le web. L’intégration totale du web dans nos vies quotidiennes est le résultat logique de notre soif pour la mobilité et les avantages qui en découlent.

Je sais qu’ultimement nous nous promènerons les poches vides. Pourquoi? Parce que c’est plus facile. Personnellement, je suis tanné de devoir traîner mon téléphone, mon portefeuille et mes clés. J’ai déjà subi la perte des trois et c’est un effort continu de devoir continuellement les surveiller. La caméra simple est déjà un artéfact qui s’est intégré au téléphone. Le portefeuille s’intègre lui aussi au téléphone. Les clés suivront. Le téléphone s’intègre à la montre et la montre s’intègrera aux lunettes. Les lunettes s’intègreront à mes yeux pour éventuellement s’intégrer à mon cerveau (la correction de ma vue pourra s’effectuer de manière numérique et non de manière optique de toute façon).

Quand nous serons, pour la plupart, branchés en permanence, comment qualifierons-nous le « monde réel »? Si je modifie un « objet web » et cette modification mène à des conséquences pour tous, qu’importe si mes agissements se déroulent sur le web? Nos interactions sont régies par des lois ayant des portées territoriales limitées, mais le concept de la territorialité n’est plus applicable dans un monde branché. Nous souffrons déjà de cette déficience des lois étatiques.

L’identifiant unique
(dans 10 à 20 ans)

La réponse à ce problème sera l’émission de passeports virtuels par l’état. L’état sera responsable de préserver l’anonymat de ses citoyens tout en leur accordant un identifiant unique qui permettra de suivre l’évolution de leurs agissements sur le web. Le voile de l’anonymat sera seulement levé lors d’activités illicites qui nécessitent une intervention policière. L’état est la seule entité qui regroupe les ressources et les intérêts nécessaires pour maintenir un tel système d’identification.

L’impact de l’évolution technologique sur le système politique

Tel que discuté, le web sémantique permettra un accès rapide et surtout facile à l’ensemble de l’information qui peut être extraite des données contenues sur le web. Soudainement, tout le monde aura la possibilité de faire du « fact checking » en temps réel lors du discours d’un candidat électoral. Les décisions politiques pourront être répertoriées comme des « objets », partagées, discutées et analysées. Les blogues garderont leur importance dans un tel système, car ils permettent la liberté d’expression et sont des véhicules de transmission du savoir, mais les billets pourront être reliés à des idées ou des concepts et non simplement à d’autres pages web. Des sujets de débats complexes seront mieux expliqués et plus facilement discutés. Les tendances dominantes au niveau de l’opinion publique seront aussi plus facilement identifiées par les politiciens.

La présentation de l’information extraite du web pourra prendre autant de formes que les applications web qui permettront de la traiter. Une infinité de plateformes concurrentes seront développées, mais elles permettront toutes de regrouper, en un ensemble cohérent, la totalité de l’expérience sociale de chaque internaute. En effet, lorsque le web ne sera plus qu’une énorme base de données, toutes les fonctionnalités des réseaux sociaux et des magasins virtuels, notamment, seront regroupées à travers un point d’accès unique.

Si les plateformes sociales permettent l’organisation d’actions citoyennes telle qu’illustré par l’effet catalyseur de Facebook et Twitter, la disparition de l’interface avec le web permettra la coordination spontanée de ces actions. Le web sémantique démocratisera l’information, mais l’accès constant à l’information permettra aux groupes d’intérêts de réagir instantanément à l’évolution du paysage politique.

Examinons un exemple concret d’une réaction citoyenne instantanée :

Disons que la politique environnementale du gouvernement provincial me tient à cœur. Puisque le web sera organisé de manière sémantique, je pourrai suivre l’évolution de la politique en vigueur en l’identifiant comme un sujet qui m’intéresse (comme un RSS, mais pour un sujet et non une page). Au lieu d’avoir une multitude de mises à jour à travers un agrégateur comme Feedly qui fonctionne avec des mots clés, je pourrai recevoir des informations qui me seront présentées de la manière la plus pertinente pour moi. De plus, je pourrai participer instantanément aux discussions sur l’impact de ces changements.  

Avec le web 2.0, je peux modifier le web à travers les fonctionnalités qui me sont permises par les services en lignes. Le 2.0 limite toutefois la sphère de mon activité à des pages spécifiques. Avec le 3.0, il n’y aura plus de pages et mon apport à un « objet  web » sera évalué en fonction de la qualité de mon contenu et ma contribution à la conscience collective furetable.

Ma vision du web est donc d’un espace public indissociable de son aspect social et évolutif. Le web sera à la fois une extension de la pensée et un complément à la réflexion. Dans un tel monde, où tout un chacun peut participer en tout temps aux débats politiques d’importances, notre système politique représentatif aurait-il encore sa place?

Oui, car il manque encore un élément : l’identifiant unique.

La fin de facto de la démocratie représentative

Même avec la coordination de l’action citoyenne immédiate et l’analyse constante de l’impact des décisions politiques par les blogueurs, les entreprises et les organismes, l’identifiant unique est la clé qui éliminera les barrières aux consultations publiques, aux votes informatisés et aux référendums.

L’objectif principal de l’identifiant unique sera, selon moi, de répondre aux difficultés juridiques présentées par l’insignifiance des frontières terrestres. Toutefois, il aura également l’effet d’accorder le poids d’un vote à la voix du cybercitoyen. Certes, il ne devrait pas être possible de relier cette voix directement à un particulier, mais l’identifiant unique devrait permettre de situer grossièrement son emplacement géographique et de confirmer qu’il figure sur une liste électorale en tant que citoyen. À partir de là, même si l’évolution de l’idéologie politique de chaque individu reste privée, la somme des voix sera publique et, bien sûr, analysée en temps réel par les firmes de sondage et les politiciens. Un peu comme les # de la twittosphère, le consensus populaire sur un débat d’actualité pourra être suivi sur le web sémantique. Les politiciens maintiendront leur liberté d’agir ou non en fonction de ce consensus, mais il deviendra de plus en plus difficile de résister à l’effet unificateur et la transparence accordée par le web intelligent. Chaque vote, chaque promesse électorale et chaque discours de chaque politicien seront répertoriés et consultables afin de pouvoir analyser leurs conséquences et les comparer à la volonté populaire dominante. Les politiciens, étant des personnalités publiques, ne bénéficieront pas de l’anonymat accordé aux cybercitoyens. Il sera difficile pour les élus de justifier des choix contraire à la pensée de leur électorat. Leurs décisions seront donc constamment influencées et nous obtiendrons une démocratie directe de facto.

Les grandes manifestations, voir révolutions, qui ont caractérisé le début de la deuxième décennie de notre millénaire n’ont été qu’un avant-goût de l’impact du web social sur la politique. Elles ont été menées contre des idées simples comme la corruption ou l’inégalité. Avec l’organisation sémantique du web et le début de notre relation symbiotique avec l’écosystème informationnel, les idées complexes pourront, elles aussi, servir de point de ralliement de l’action citoyenne.

La fin de l’administration publique

D’ici 30 ans, certains prédisent que la singularité technologique (le moment où l’intelligence artificielle dépassera largement la somme de toute intelligence humaine) bouleversera à tout jamais l’état d’être de notre espèce. L’intelligence artificielle qui émergera lors de cette singularité sera probablement le résultat du web intelligent, fondamentalement structuré par les interactions complexes qui caractérisent le modèle de la pensée humaine. Le web, lui-même, pourra dorénavant poser ses propres questions…

singularité

L’intelligence artificielle éliminera le besoin de l’administration publique (entre autres) et focalisera notre système politique sur les grandes questions d’ordre philosophique. Nous verrons donc l’émergence ultime du « Roi philosophe » annoncée par Platon…

Ou pas.

Il est difficile de prédire l’avenir. Les experts s’entendent rarement sur les caractéristiques probables de la prochaine itération du iPhone… Je m’aventure quand même loin en prédisant la fin de notre système politique dans l’espace d’une génération. Toutefois, la loi de Moore me permet d’affirmer que la vitesse de nos interactions sera limitée par nos sens et non par la technologie.

Ce qui est inévitable

La gouvernance d’un pays était autrefois réservée à son élite intellectuelle. Le web social permet de créer, étiqueter, filtrer, partager et associer des données à une vitesse qui était encore jusqu’à tout récemment impossible. Les citoyens « branchés » sont les mieux informés de tous les temps. Ils ne peuvent être dupes par les mensonges et la corruption. La coordination de l’action citoyenne se poursuivra et les dictatures de ce monde disparaitront. 

Quelques freins à la transformation

Tant que l’accès à l’internet est contrôlé par les grandes entreprises, le progrès technologique sera retenu par les vitesses de transfert des données et le cout du Mo. Certaines entreprises privées cherchent à contourner ce problème en offrant un accès à grande vitesse gratuit. Ce n’est toutefois pas la réponse ultime.
Éventuellement, chers cybercitoyens, nous contribuerons tous à la création d’un web collaboratif rapide et gratuit. Avec les nouvelles infrastructures proposées (Pursuit) qui éliminent le besoin de serveurs, nous pourrons tous contribuer à la robustesse de la toile en utilisant nos routeurs sans fil comme nœuds émetteurs-récepteurs. L’internet du peuple sera un accélérateur du changement de notre réalité politique.

À qui le web?

À nous le web!

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Êtes-vous cybercitoyen?

L’hyperlien est comme de la manne tombée du ciel pour le blogueur. Il ne saura pas d’où ou de qui il provient, mais il est d’une importance capitale si son objectif est d’accroître son lectorat. Un lien vers son blogue l’aidera à gravir les échelons du système PageRank et augmenter sa visibilité.

Du point de vue du contenu, le web est souvent considéré comme le « Far West » : un espace de liberté total, sans lois et sans contrôle externe. Pourtant, le web a un shérif : Google (et, dans une moindre mesure, Bing, Yahoo et autres).

En utilisant des hyperliens dans mes billets, je participe à un processus démocratique de sélection du meilleur contenu sur la Toile. En liant, j’attribue de la valeur au contenu pour les moteurs de recherches. Ces moteurs de recherches tiennent compte de chaque « vote », les comptabilisent, et définissent ainsi ce qui sera retrouvable dans l’infini numérique pour les générations futures.

Mon choix de liens me permet donc d’exercer un certain contrôle éditorial sur le web. Contrairement à un simple consommateur de contenu web, un blogueur est un cybercitoyen. Il est politiquement actif parce qu’il a choisi d’utiliser son droit de vote, l’hyperlien, pour tisser la Toile qu’il voudra léguer à ses enfants.

 

Pour une meilleure compréhension du pouvoir accordé par l’hyperlien, je recommande ce texte de Jill Walker.